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Sans doute aurait-on beaucoup étonné les promoteurs
de Carry On Sergeant, le premier du genre (1958), en leur prédisant
l’avenir : un succès continu et pas moins d’une trentaine
de films jusqu’aux années soixante-dix ! (Et même un dernier
opus en 1992, avec Carry On Columbus !)
Le producteur Peter Rogers, le réalisateur Gerald Thomas
(frère de Ralph Thomas qui initia lui-même une autre série
comique à partir de 1954, avec Doctor in the House),
les scénaristes Norman Hudis et Talbot Rothwell, ne s’attendaient
sans doute ni à une telle réussite, ni à une telle longévité.
Et si, de plus, on leur avait prédit que leurs films figureraient un
jour au catalogue d’un festival comme celui de Dinard…
Les films de la série Carry On (d’abord
exploités au cinéma, puis amplement diffusés et rediffusés
à la télévision) ont vécu en près d’un
demi-siècle une curieuse aventure. Ils sont passés, comme l’écrit
un critique, du « stade de parias culturels à celui de films-culte
» . La bonne société les a d’abord honnis pour leur
vulgarité populacière ; mais aujourd’hui, il est de bon
ton d’y faire référence et de s’en amuser. Le ‘politiquement
correct’ est passé par là.
Dans l’histoire du cinéma britannique, les films
comiques du style Carry On ne sont pas une exception. Ils s’inscrivent
dans une continuité, qui va des années 30 à nos jours :
celle d’un certain divertissement populaire, issu du music-hall, et relayé
par la radio, puis par la télévision. La plus grande part de ce
comique là a été jugée inexportable. Avons-nous
vu en France des films de Gracie Fields, de George Formby, de Will Hay, de Norman
Wisdom ? Il faudra que la télévision française fasse l’acquisition
des émissions de Benny Hill et plus tard de Rowan Atkinson (alias Mr.
Bean), pour que le public français constate que « l’humour
anglais » a plusieurs faces… Les habitués du Festival de
Dinard qui ont pu découvrir, il y a quelques années, Funny
Bones, l’excellent film de Peter Chelsom dont l’action
se déroule à Blackpool, savent de quoi il est question.
Tout comme les très convenables comédies produites
à Ealing avec Alec Guiness, les premiers films Carry On,
évoquent un certain nombre de lieux et d’institutions de la vie
sociale : caserne, hôpital, école, commissariat de police, etc.
Evidemment, le ton ici est bien différent : on ne recule pas devant des
situations osées, on pratique volontiers le sous-entendu salace. Bientôt,
une équipe de « permanents » paraît dans chaque film
: ici, le comédien vient avec son personnage « tout fait »,
identique de film en film. C’est le cas, par exemple, du filiforme et
binoclard Charles Hawtrey. On remarquera que dans Carry On Nurse,
l’une des vedettes de la série, Kenneth Williams (l’étudiant
en physique nucléaire), n’a pas encore trouvé son personnage.
En 1964, avec Carry On Spying, c’est chose faite : Williams
invente un amusant casse-pied bavard, incompétent et équivoque.
C’est également dans ce film que se joint à la troupe une
actrice qui va en devenir une valeur sûre : la blonde Barbara Windsor,
coiffure « choucroute » et poitrine agressive. Carry On
Spying marque un tournant pour une autre raison : la production s’y
oriente résolument vers le pastiche. Il n’est pas difficile de
voir comment le film s’amuse avec des citations : depuis le Troisième
Homme jusqu’à James Bond. (Autre série «
increvable », s’il en est !)
Pour la narration, le pastiche présente l’avantage
d’imposer une référence, d’où un minimum de
rigueur et de rythme. Le clin d’œil et l’humour grivois y trouvent
aussi bien leur place. Carry On Cleo (1964) est sans doute
le pastiche par excellence. Pastiche à plusieurs niveaux, puisqu’on
a d’abord la référence à Shakespeare (que le générique
crédite généreusement), puis la citation de multiples films
en péplum et bien sûr, du Jules César de
Mankiewicz, ainsi que du Cléopâtre où s’illustrèrent
Elizabeth Taylor et Richard Burton. Sid James, en Marc-Antoine, nous régale
d’un mélange d’Anglais populaire et de latin de cuisine.
Par moment, le film anticipe ce que nous proposera bientôt l’équipe
des Monty Python. Enfin, le spectateur français ne manquera pas de penser
aux aventures d’Astérix…
Carry On Screaming (1966) est aussi un pastiche
: celui des films d’horreur, tels ceux de la production Hammer. Les momies
ressuscitées, les créatures façon Frankenstein et autres
morts-vivants modèle Dracula sont au rendez-vous. Le pastiche est d’ailleurs
plus dans les situations et les dialogues que dans la forme : maquillages, décors,
accessoires et costumes pourraient être ceux qu’utilisèrent
Terence Fisher et ses acteurs principaux, Peter Cushing et Christopher Lee…
Le ton est donné dès le générique début,
où les lettres rouges des titres tremblent à chaque hurlement
féminin. Et la chanson précise : « Quand tu hurles la nuit,
je sais que tu rêves de moi… » Joan Sims, autre vedette de
la série, vue en infirmière débutante dans Carry
On Nurse, incarne ici une épouse particulièrement coriace.
Un critique (une dame) écrit : « Non seulement les plaisanteries
sont souvent obscènes, mais elles expriment aussi un vision très
masculine du monde… » Aujourd’hui encore, les films Carry
On continuent de vivre grâce aux cassettes vidéo et à
un site Internet.
L’histoire du cinéma s’écrit généralement
à partir des « grands films », voire des chefs d’œuvres
: c’est ainsi que les neuf dixièmes de la production passent aux
oubliettes. Pourtant, pour le cinéphile, comme pour le sociologue ou
l’historien, il y a beaucoup d’enseignement à tirer de ces
films du second (voir du troisième) rayon : non seulement une information
sur ce qui faisait rire ou pleurer « l’Angleterre d’en bas
», mais aussi un certain « air du temps ». Et parfois même,
la chance aidant, on y trouve un vrai moment de cinéma.