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13e édition | La nuit de l'humour
 

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13e édition | La nuit de l'humour

Carry On : l'aventure continue !

par Philippe Pilard

Sans doute aurait-on beaucoup étonné les promoteurs de Carry On Sergeant, le premier du genre (1958), en leur prédisant l’avenir : un succès continu et pas moins d’une trentaine de films jusqu’aux années soixante-dix ! (Et même un dernier opus en 1992, avec Carry On Columbus !)

Le producteur Peter Rogers, le réalisateur Gerald Thomas (frère de Ralph Thomas qui initia lui-même une autre série comique à partir de 1954, avec Doctor in the House), les scénaristes Norman Hudis et Talbot Rothwell, ne s’attendaient sans doute ni à une telle réussite, ni à une telle longévité. Et si, de plus, on leur avait prédit que leurs films figureraient un jour au catalogue d’un festival comme celui de Dinard…

Les films de la série Carry On (d’abord exploités au cinéma, puis amplement diffusés et rediffusés à la télévision) ont vécu en près d’un demi-siècle une curieuse aventure. Ils sont passés, comme l’écrit un critique, du « stade de parias culturels à celui de films-culte » . La bonne société les a d’abord honnis pour leur vulgarité populacière ; mais aujourd’hui, il est de bon ton d’y faire référence et de s’en amuser. Le ‘politiquement correct’ est passé par là.

Dans l’histoire du cinéma britannique, les films comiques du style Carry On ne sont pas une exception. Ils s’inscrivent dans une continuité, qui va des années 30 à nos jours : celle d’un certain divertissement populaire, issu du music-hall, et relayé par la radio, puis par la télévision. La plus grande part de ce comique là a été jugée inexportable. Avons-nous vu en France des films de Gracie Fields, de George Formby, de Will Hay, de Norman Wisdom ? Il faudra que la télévision française fasse l’acquisition des émissions de Benny Hill et plus tard de Rowan Atkinson (alias Mr. Bean), pour que le public français constate que « l’humour anglais » a plusieurs faces… Les habitués du Festival de Dinard qui ont pu découvrir, il y a quelques années, Funny Bones, l’excellent film de Peter Chelsom dont l’action se déroule à Blackpool, savent de quoi il est question.

Tout comme les très convenables comédies produites à Ealing avec Alec Guiness, les premiers films Carry On, évoquent un certain nombre de lieux et d’institutions de la vie sociale : caserne, hôpital, école, commissariat de police, etc. Evidemment, le ton ici est bien différent : on ne recule pas devant des situations osées, on pratique volontiers le sous-entendu salace. Bientôt, une équipe de « permanents » paraît dans chaque film : ici, le comédien vient avec son personnage « tout fait », identique de film en film. C’est le cas, par exemple, du filiforme et binoclard Charles Hawtrey. On remarquera que dans Carry On Nurse, l’une des vedettes de la série, Kenneth Williams (l’étudiant en physique nucléaire), n’a pas encore trouvé son personnage. En 1964, avec Carry On Spying, c’est chose faite : Williams invente un amusant casse-pied bavard, incompétent et équivoque. C’est également dans ce film que se joint à la troupe une actrice qui va en devenir une valeur sûre : la blonde Barbara Windsor, coiffure « choucroute » et poitrine agressive. Carry On Spying marque un tournant pour une autre raison : la production s’y oriente résolument vers le pastiche. Il n’est pas difficile de voir comment le film s’amuse avec des citations : depuis le Troisième Homme jusqu’à James Bond. (Autre série « increvable », s’il en est !)

Pour la narration, le pastiche présente l’avantage d’imposer une référence, d’où un minimum de rigueur et de rythme. Le clin d’œil et l’humour grivois y trouvent aussi bien leur place. Carry On Cleo (1964) est sans doute le pastiche par excellence. Pastiche à plusieurs niveaux, puisqu’on a d’abord la référence à Shakespeare (que le générique crédite généreusement), puis la citation de multiples films en péplum et bien sûr, du Jules César de Mankiewicz, ainsi que du Cléopâtre où s’illustrèrent Elizabeth Taylor et Richard Burton. Sid James, en Marc-Antoine, nous régale d’un mélange d’Anglais populaire et de latin de cuisine. Par moment, le film anticipe ce que nous proposera bientôt l’équipe des Monty Python. Enfin, le spectateur français ne manquera pas de penser aux aventures d’Astérix…

Carry On Screaming (1966) est aussi un pastiche : celui des films d’horreur, tels ceux de la production Hammer. Les momies ressuscitées, les créatures façon Frankenstein et autres morts-vivants modèle Dracula sont au rendez-vous. Le pastiche est d’ailleurs plus dans les situations et les dialogues que dans la forme : maquillages, décors, accessoires et costumes pourraient être ceux qu’utilisèrent Terence Fisher et ses acteurs principaux, Peter Cushing et Christopher Lee… Le ton est donné dès le générique début, où les lettres rouges des titres tremblent à chaque hurlement féminin. Et la chanson précise : « Quand tu hurles la nuit, je sais que tu rêves de moi… » Joan Sims, autre vedette de la série, vue en infirmière débutante dans Carry On Nurse, incarne ici une épouse particulièrement coriace. Un critique (une dame) écrit : « Non seulement les plaisanteries sont souvent obscènes, mais elles expriment aussi un vision très masculine du monde… » Aujourd’hui encore, les films Carry On continuent de vivre grâce aux cassettes vidéo et à un site Internet.

L’histoire du cinéma s’écrit généralement à partir des « grands films », voire des chefs d’œuvres : c’est ainsi que les neuf dixièmes de la production passent aux oubliettes. Pourtant, pour le cinéphile, comme pour le sociologue ou l’historien, il y a beaucoup d’enseignement à tirer de ces films du second (voir du troisième) rayon : non seulement une information sur ce qui faisait rire ou pleurer « l’Angleterre d’en bas », mais aussi un certain « air du temps ». Et parfois même, la chance aidant, on y trouve un vrai moment de cinéma.

Philippe Pilard

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